Pont-neuf

A Mariana.


Il avait mis plusieurs mois pour répondre à cette lettre. Mais elle-même, à comparer la date figurant à l’en-tête et le cachet de la poste qui, paraît-il, fait foi, avait attendu plusieurs semaines avant de l’envoyer. En ville, ce matin de décembre, à quelques jours de la nouvelle année, il avait déposé le billet au foyer de jeunes filles dans lequel elle séjournait, lui donnant rendez-vous au lendemain, à quinze heures, sur le Pont-neuf.

Il a pris un café au « Chat noir », près du Châtelet, afin de faire venir l’heure attendue. Dix minutes pour parvenir au Pont, c’est beaucoup. Il marche, déambule en long et en travers. Il repère une de ces rotondes, un banc de pierre en arc de cercle qui semble disposé à l’accueillir. Il attend simplement, avec un peu d’espoir mais pas trop, le rendez-vous étant si incertain. Le ciel est assez gris, des couples en chapeau passent devant lui. Paris, à cette époque de l’année, semble apaisé. C’est donc vrai, cette fameuse « trêve » des confiseurs ; quelques jours avant le nouvel an, les gens baisseraient enfin les armes, la violence quotidienne se calmerait, provisoirement.

Il écrit tranquillement, sur le bloc de papier à lettre acheté la veille, ce qui pourrait être une histoire. Pour passer le temps, et peut-être tenter d’y creuser un chemin, il se figure une aventure toute simple, fondée sur les hasards et le pont (Creo en las casualidades de encontrarte cruzando un puente). Il est trois heures dix, elle ne viendra peut-être plus. Il va se remettre à marcher, à scruter les visages. La gratuité de l’exercice, ce luxe d’avoir le temps, suffit à le satisfaire.

Un peu plus tard, il fume une dernière cigarette en regardant la Seine, au bout du « Vert Galant », à la pointe de l’île de la Cité. Plus tard, rue Monsieur-le-Prince, à la librairie hispano-américaine, il achète Historias de Cronopios y de Famas, ainsi qu’Ultimo Round. Encore plus tard, il entre dans un café où il n’était pas venu depuis dix ans.


L.


Paris, le 30 décembre 2004.